Entretien exclusif avec Quentin Estrade, médecin volontaire narbonnais en Ukraine

access_time Publié le 06/12/2022.

Interne en cardiologie à Toulouse, Quentin Estrade a décollé dimanche dernier pour rallier l’Ukraine pendant quinze jours, afin d’apporter son soutien et ses compétences. C’est à Mykolaïv, ville du sud de l’Ukraine à 50 km du front, que nous avons retrouvé le Narbonnais. Un témoignage extraordinaire sur la vie quotidienne d’un médecin volontaire dans un pays en guerre.

Contacté par téléphone, Quentin Estrade prévient d’office : « Je ne promets rien car les communications sur place sont plutôt variables ». C’est vers midi, puis le soir même dans un second temps, que nous avons finalement pu échanger avec le jeune cardiologue.

Cela fait déjà plus d’une semaine que le Narbonnais est sur place est prodigue des soins auprès des civils et militaires blessés, au sein du service d’anesthésie réanimation de l’hôpital de Mykolaïv. « Une semaine touche déjà à sa fin, témoigne Quentin Estrade, je suis arrivé à Mykolaïv dimanche dernier. Il faut savoir que c’est une ville grande comme Toulouse avec plus de 400 000 habitants en temps normal. Aujourd’hui, vous vous en doutez, beaucoup ont fui. Mais ça n’a pas été facile d’arriver jusqu’ici. »

C’est le moins que l’on puisse dire. Décollage de Toulouse à 9h pour rallier Rome, puis le même jour vol pour la Moldavie avec arrivée à 18h30, un franchissement de la frontière Moldavie-Ukraine particulièrement délicat, à 23h de nuit en bus. « Le passage de la frontière ukrainienne a été plus compliqué, les gardes vous font descendre du bus. Il est 2h du matin, vous êtes en t-shirt à -2°C, fouille au corps et vidage complet du sac sur la route. Je suis finalement arrivé à Odessa à 6h du matin. »

« C’est évidemment compréhensible, poursuit l’interne en cardiologie. Un « Blablacar » m’a ensuite conduit d’Odessa à Mykolaïv, je suis arrivé à l’hôpital à 9h, où j’ai de suite attaqué après une douche. Pour l’anecdote, comme je venais aider, la personne très accueillante qui m’a déposé ne m’a pas fait payer le trajet. »

« Se débrouiller avec ce qu’on a »

Un hôpital où les seringues et aiguilles ne sont pas à usage unique mais à patient unique et où les champs stériles sont des serviettes lavées. « Les patients sont à quatre par chambre, tu n’as qu’un seul scanner, pas d’IRM ou de TEP (tomographie par émission de positons, ndlr). Il n’y a qu’un seul cardiologue et il ne fait pas d’écho cardiaque… Mais avec beaucoup d’envie et de cœur, ils font énormément. »

« D’ailleurs, si vous nous voyez sourire sur les photos, ce n’est évidemment pas que le contexte s’y prête. C’est juste que par dignité, ils gardent toujours le sourire à la fois pour montrer leur force et leur résilience par rapport à ce qu’il se passe. Ces gens n’ont d’ailleurs aucune haine. Ils vous disent tous que les Ukrainiens et les Russes s’apprécient et ne veulent pas de cette guerre, le seul fautif dans cette guerre c’est l’homme qui dirige au Kremlin… »

Quentin Estrade nous donne également accès à quelques photos particulièrement éprouvantes pour les yeux et le cœur. Sur l’une (que nous avons choisi de ne pas diffuser, ndlr), un soldat ukrainien à la large musculature vient d’arriver à l’hôpital. Son bras gauche est à moitié arraché au niveau du triceps. « On a dû l’amputer », précise froidement le médecin volontaire.

Sur une autre, un homme avec un trou dans le tibia gauche de la taille d’une balle de golf aura plus de chance. Là également, un tel contenu est indiffusable, même s’il témoigne des horreurs de la guerre. « Je savais à quoi m’attendre quand on arrive dans une zone de guerre. L’important, c’est d’apporter tout le soutien possible à des gens qui en ont réellement besoin, dans des situations d’urgence comme celle-là. »

« C’est comme si vous étiez à Narbonne et le front à Béziers »

« Pour information, à cause de la guerre les médecins ukrainiens ne gagnent qu’entre 200 et 250€ mais ce sont des gens d’une extrême gentillesse et générosité ». Estrade poursuit : « Je loge d’ailleurs directement à l’hôpital. Je m’exprime avec eux en baragouinant un peu anglais. J’ai retenu quelques mots ukrainiens et quand on échange, on se rend compte de l’intensité ce qu’ils sont en train de vivre et de leur quotidien parfois très loin de leur famille. »

Un quotidien à l’hôpital où les alertes bombardements et les fréquentes coupures de courant rappellent à chaque instant que la guerre est proche, très proche. « Par comparaison, c’est comme si vous étiez à Narbonne et que le front était à Béziers… Mon collègue par exemple a sa femme et sa fille qui vivent au Canada, il ne les a pas vus depuis des mois et des mois. »

« Le pire dans les coupures de courant, c’est quand vous êtes au bloc opératoire. On ne peut évidemment pas s’arrêter en pleine opération, il faut espérer que les générateurs de secours prennent le relais. Pareillement, lorsque l’alerte retentit, on est sensé s’abriter. Mais quand un patient est sur la table d’opérations… »

Des matchs de coupe du monde entre deux alertes

En dehors de la vie à l’hôpital, l’ambiance est évidemment plus légère. Les moments de « paix » sont plutôt rares et propices aux échanges et au partage. « On suit la coupe du monde quand on peut, notamment les matchs le soir. Mais avec les coupures de courant, on voit rarement les matchs en entier ». Une plaisanterie comme pour détendre une atmosphère très lourde, où chaque moment de convivialité à son importance.

D’ici quelques jours, Quentin Estrade fera son retour en France. Quinze jours durant, il aura vécu l’expérience de médecin de guerre, avec tout ce que cela comporte. « Quand la situation le permettra, j’aimerais vraiment pouvoir leur faire découvrir la France en retour, et rendre tout ce qu’ils m’ont offert. Je suis là depuis une dizaine de jours, mais j’ai vraiment l’impression d’y être depuis des semaines tant leur accueil est chaleureux ».

« Il était important pour moi d’être là », conclut le cardiologue. « J’ai pris deux semaines de congés afin de pouvoir aider et également pouvoir témoigner de ce qu’il se passe en Ukraine. C’est une guerre dans ce qu’elle a de plus terrible. Mais aussi avec des moments incroyables que j’ai pu partagés. Je n’aurais probablement jamais mis les pieds ici, et j’y ai pourtant rencontré des gens exceptionnels, d’une force et d’une abnégation sans limite, qu’il faut absolument continuer à aider. »

*Toutes les photos ont été prises ou transmises par Quentin Estrade.

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